loupererien
Lettre ouverte à ceux qui condamnent le pillage
International
samedi 15 octobre 2011
Tags: Théorie

Chers vous tous,

Je crains que nous n’ayons rien à nous dire.

Ce qui suit pourrait représenter la moitié d’un dialogue, comme si l’on criait après un juke-box fait de glace. Peut-être que le simple effort de parler – une certaine quantité d’air chaud – adoucira un peu la surface, mais c’est une discussion plus ou moins à sens unique. Et cela ne veut pas dire que vous pouvez arrêter ou que vous cesserez de répéter les mêmes disques que vous avez à disposition, ces phrases et faux-fuyants en boucle.

Après tout, nous avons entendu ce que vous aviez à dire. Nous connaissons aussi vos paroles par cœur. Nous les trouvons, au mieux, profondément peu convaincantes et, au pire, ineptes, abjectes, évasives, racistes, moyennes, meurtrières, inconvenantes pour la bouche comme les oreilles. Et il y a très peu de choses qui vont pour le mieux ces temps-ci.

Je suppose que vous diriez la même chose de notre position, quoique peut-être avec une autre série d’adjectifs différente. Juvénile, destructrice, déraisonnable et naïve viennent à l’esprit, si l’histoire de vos accusations précédentes peut servir d’indication. Malheureusement, étant donné la structure des médias et du flux d’information, nous ne pouvons qu’entendre ce que vous dites tandis que vous pouvez facilement continuer à ignorer ce que nous faisons. Jusqu’à ce que beaucoup de gens en colère soient en train de brûler votre ville, et à ce moment-là, dans un accès de faiblesse, vous consentirez peut-être à écouter ceux qui ont des opinions sur le sujet. C’est toutefois peu probable. Nous vivons dans des temps bruyants.

C’est pourtant bien dommage car, en fait, nous sommes d’accord sur quelques points. Car vous dites que ces émeutes et ces pillages sont opportunistes. Qu’ils sont déraisonnables et stupides. Que « ce n’est pas une protestation, c’est une émeute. » Que ce n’est « pas politique ». Qu’« il s’agit d’individus se servant de l’excuse de ce qui s’est passé les deux premières nuits pour faire en sorte que ce qui se passe la troisième nuit soit pire. » Que c’est du « désordre. » Que c’est « de la criminalité pure et simple. » Qu’ils « n’ont pas le droit » de faire cela. Qu’« à long terme, cela ne servira à rien » de « piller un magasin local », de « bouter le feu à un bus » ou de « piquer un téléphone portable ». Et surtout, comme toi, Ministre de l’Intérieur, tu le formules, « il n’y a pas d’excuse pour la violence. Il n’y a pas d’excuse pour le pillage. »

Et nous sommes d’accord.

Il y a quelques points de divergence, c’est vrai. Nous ne pensons pas que « ces gens » soient « des singes », « des rats », « des chiens ». Nous croyons cependant que vous les voyez vraiment comme tels et ce qui se passe a présent n’est pas la raison de votre croyance : c’est tout simplement une confirmation de ce que vous avez toujours pensé de ceux qui sont définitivement plus pauvres que vous et qui ont souvent la peau plus foncée que vous. En ce qui concerne votre affirmation que l’erreur a été que « nous aurions dû aider l’IPCC [Commission indépendante de plaintes contre la police] à s’approcher au plus vite de la famille de Mark Duggan », il semble que vous ayez déjà fait en sorte que la police soit vraiment au plus proche de sa famille, dans le pire sens possible. On ne peut pas vraiment dire que la lenteur de la prise de contact de l’IPCC avec la famille constitue le problème ici, n’est-ce pas ? N’est-ce pas plutôt lié au fait qu’il n’a pas tiré sur les policiers qui l’ont assassiné ?

En dernier lieu, nous ne sommes pas d’accord que « ce que nous voyons maintenant n’a absolument rien à voir » avec ce meurtre. Et c’est cela la vraie différence, la petite fissure entre nous et vous qui s’élargit en une énorme crevasse, une division infranchissable.

Car nous voulons comprendre le monde dans sa particularité historique, comment et pourquoi il est devenu ce qu’il est et pourquoi cela est insupportable. Vous, au contraire, désirez simplement assurer son maintien le plus longtemps possible. Peu importe la qualité, peu importe les conséquences, peu importe autre chose que votre capacité collective à déclarer que c’est un méchant monde là-dehors, mais que nous, au moins, nous avons notre décence. Nous, au moins, sommes assis assez haut pour regarder par dessus les champs de la mort. Nous, au moins, sommes arrivées ici par des moyens légaux. Et comment osent-ils. Comment osent-ils.

Malgré cela, vous avez dit plusieurs choses totalement justes. Commençons donc là où nous sommes d’accord.

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